Epsy Campbell

Français
Date de l'entretien: 
01/14/2008
Région: 
Titre: 
Présidente du parti Acción Ciudadana à Costa Rica

"En politique, chacun pense être le meilleur. Par conséquent, si l’on pense avoir une bonne raison de faire de la politique, il faut progresser." - Epsy Campbell

iKNOW Politics: Bienvenue, Epsy, et merci d’avoir pris le temps de vous entretenir avec iKNOW Politics. Tout d’abord, pourriez-vous parler à nos lecteurs de votre vie et de votre formation?

Je suis costaricienne, et en termes d’identité culturelle je suis afrodescendante. Je me définirais comme étant citoyenne du monde, car j’en ai le droit. Après tout, si, à l’ère de la mondialisation, les multinationales ont le droit de s’implanter où elles veulent, nous, les peuples, ne devrions-nous pas pouvoir faire de même? J’ai été économiste et militante sociale, et cela m’a conduit à faire de la politique. Je me suis principalement occupée de questions relatives aux femmes, aux populations et aux personnes d’origine africaine. Je suis actuellement présidente du principal parti d’opposition au Costa Rica, le parti Acción Ciudadana.

iKNOW Politics: Vous souvenez-vous d’une histoire ou d’un événement qui aurait eu une incidence sur vous et qui vous aurait incitée à entrer en politique?

Je pense que la politique était vraiment mon destin, si tant est que le destin existe. Le fait est que le parti est venu frapper à ma porte pour me demander de me présenter au Congrès. J’ai toujours pensé que je ne voulais pas perdre mon temps pour un parti politique, et que je pouvais contribuer à la société par des biais divers.Quand j’étais jeune, j’étais présidente de l’association étudiante à l’université, et j’étais déléguée au lycée. Tout le monde disait, “Epsy, tu feras de la politique”, et moi je disais “c’est absurde”. Je pensais que pour entrer dans le milieu politique formel, il fallait se battre pour avoir sa place, et dépenser une partie de son énergie à convaincre les autres que l’on veut participer à quelque chose. J’ai pensé que je pouvais mieux utiliser mon énergie sans mener une campagne personnelle, et je m’étais donc fermée à cette possibilité.Quand certains dirigeants nationaux m’ont demandé de m’impliquer, j’ai pensé: “Oh, mon Dieu, que dois-je faire?” J’ai posé des milliers de questions à mon entourage. Tout le monde m’a conseillé d’accepter.

iKNOW Politics: Vous êtes donc soutenue par votre famille et vos amis?

Je me souviens que ma fille aînée m’a dit: “Maman, tu dois accepter parce que tu vas gagner.” En revanche, mon compagnon de l’époque pensait que c’était ce que je pouvais faire de pire, que cela signifierait sacrifier ma vie personnelle. Je dois dire que ma famille me soutient de manière inconditionnelle. Si je dis que je veux aller sur la lune, les membres de ma famille me soutiendront.

iKNOW Politics: Le militantisme social et la défense des droits de femmes et des droits des costariciens d’origine africaine ont marqué votre carrière politique. De ce point de vue, lorsque vous avez décidé de vous lancer en politique, quels obstacles avez-vous rencontré en tant que femme et en tant que costaricienne noire?

Je ne peux pas dire que j’aie vraiment été entravée par les obstacles dans les différents domaines dans lesquels j’ai travaillé. Cela ne signifie pas que ces obstacles n’existent pas, mais quand on a énormément d’énergie à revendre, on est comme pris dans un tourbillon qui balaie tout sur son passage, sans même prendre conscience de ce qui se présente.Cela étant dit, des obstacles se présentent quand on s’emploie à changer la société dans laquelle on vit, comme le racisme envers les afrodescendants ou les stéréotypes sur ce que les femmes doivent et ne doivent pas faire. Par exemple, j’ai toujours trouvé grossiers ceux qui vous regardent fixement en riant et déclarent: “regardez, elle est noire” ou “j’ai toujours été étonné par votre intelligence”.

J’ai entendu ce type de commentaires par le passé, et je les entends toujours. Je me demande ce qu’ils entendent par là? On me demande aussi “Où sont vos filles?”, comme si je devais rester à la maison pour faire le ménage, et que je m’impliquais dans un domaine qui ne me concerne pas. Les femmes qui occupent des fonctions publiques se trouvent dans une position où elles doivent se battre sans cesse pour faire leur métier. C’est une chose à laquelle il faut s’habituer, une technique de survie qu’il faut apprendre. Je crois que l’on se voile la face en reprenant ce que disent certaines femmes qui sont arrivées à des positions élevées. À les entendre, elles n’ont jamais souffert de discrimination en tant que femmes. Dans le monde, dans nos sociétés, la discrimination s’exprime de différentes manières: certains ne prennent pas vos convictions au sérieux, ou vous excluent des positions où vous devriez être acceptée. Nos sociétés sont discriminatoires dans leur structure, et en politique nous devons nous employer à mettre fin à cette discrimination omniprésente.

iKNOW Politics: En tant que Présidente du parti Acción Ciudadana, avez-vous des projets précis pour encourager les femmes à faire de la politique et soutenir celles qui sont déjà impliquées dans ce domaine?

Notre programme, dont les propositions sont variées, vise en premier lieu à procéder à des changements pour créer un espace destiné aux femmes confrontées aux obstacles de la discrimination structurelle. Nous devons procéder à ces changements de manière collective, en utilisant l’influence des personnes à différents niveaux pour former des alliances afin d’ouvrir davantage de perspectives, et faire en sorte que ceux qui nous succèderont n’auront pas à déployer autant d’efforts que nous.

Notre parti fonctionne en mettant en œuvre des programmes spécifiques, notamment des initiatives d’autonomisation. J’apprécie énormément de m’entretenir avec des groupes de femmes au sein du parti, avec des femmes issues d’organisations sociales et des dirigeantes de groupes de femmes noires en Amérique latine, sur la manière dont nous pouvons utiliser le pouvoir dont nous disposons. Le pouvoir n’est pas une chose que l’on obtient sans efforts. C’est une chose que l’on détient et qui se construit. Je connais beaucoup de femmes qui occupent des postes élevés, mais qui n’ont pas de pouvoir. Elles sont en fait subordonnées à d’autres personnes, parfois même par leurs propres secrétaires ou par des personnes placées en dessous d’elles.

Quand une femme ne détient pas personnellement le pouvoir, son poste devient purement fortuit.Le premier changement auquel je procède dans le cadre des programmes spécifiques est lié à la manière de créer et d’exercer son propre pouvoir pour faire face aux divers obstacles. Il s’agit toujours de créer des réseaux avec d’autres femmes, et de déterminer comment nous pouvons nous entraider. Nous élaborons constamment des processus de formation. Nous allons rencontrer les femmes qui vivent à la périphérie des villes, en province et aussi à l’étranger, pour construire un échange de vues solide, et créer un réseau de soutien entre les femmes qui peuvent ensuite poursuivre ce processus.

iKNOW Politics: Pourriez-vous nous parler du précédent créé au Costa Rica par la loi relative à la participation des femmes à la politique? Ce changement a été encouragé par le gouvernement, pourtant ce ne sont pas les groupes qui soutiennent traditionnellement ces activités, à savoir les organisations féministes, qui ont mené campagne et pris part au débat indispensable à de tels changements.

Tout d’abord, il faut signaler que pendant longtemps, les organisations féministes du Costa Rica ont dédaigné le pouvoir formel (je ne sais pas si c’est le cas dans toute l’Amérique latine). Elles estimaient que ce pouvoir était mauvais et ne voulaient pas s’en mêler. Elles ne voulaient pas passer d’accords avec le patriarcat. C’était une position très particulière. Cependant, les femmes ordinaires qui ne sont pas des féministes doivent composer quotidiennement avec les hommes et avec la vie. Pour elles, il ne s’agit pas de choisir si elles doivent se lier avec les hommes: elles choisissent de vivre.

Les femmes membres d’organisations sociales ont rapidement compris qu’elles devaient entrer dans les sphères de la participation.Au Costa Rica, l’Assemblée des travailleurs (Asamblea de Trabajadores del Banco Popular) est le lieu où se rassemblent tous les secteurs sociaux et commerciaux, les syndicats, les militants et les associations. C’est une assemblée composée de 300 représentants sélectionnés à tous les niveaux. La loi stipule que la moitié des membres de l’Assemblée doivent être des hommes, et l’autre des femmes. J’ai eu la chance d’être membre de l’Assemblée législative au moment où cette décision a été prise.Quand le Costa Rica a ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1984), la Première dame a lancé l’élaboration d’une loi pour l’égalité de fait dans le pays, de 1986 à 1990. Elle a lancé un référendum populaire qui a abouti à l’adoption de cette loi en 1990. L’adoption de la loi pour l’égalité a été principalement le résultat de la pression des organisations sociales. Une fois de plus, un groupe de femmes membres de l’Institut national des femmes a fait pression sur l’institution électorale pour que cette loi, qui oblige les partis politiques à placer sur leurs listes de candidats au moins 40% de femmes, entre en vigueur.

iKNOW Politics: Quels conseils donneriez-vous aux dirigeantes, aux candidates et aux femmes qui souhaitent entrer en politique? Pourriez-vous faire part à nos lecteurs d’un défi que vous avez relevé, et des leçons que vous en avez tirées?

Tout d’abord, je voudrais donner des conseils concrets. D’après mon expérience, je crois qu’une femme qui entre en politique doit se demander si elle est vraiment convaincue par ce qu’elle fait. On ne doit pas entrer en politique à moins d’être réellement convaincue, non seulement dans son âme, mais aussi dans son corps. Ensuite, vous devez avoir la capacité de dialoguer avec les personnes que vous voulez représenter. Les propositions ne doivent pas forcément être spectaculaires et vous ne serez pas obligée de les faire seule: elles doivent faire l’objet de débats, ce qui renforcera le soutien dont vous disposez. Vous devrez faire preuve de transparence dans tout ce que vous entreprendrez, et vous abstenir de conclure des accords dissimulés avec qui que ce soit.

Tous les accords occultes sont découverts un jour ou l’autre, et il faut alors se justifier. La transparence est donc fondamentale.Troisièmement, il faut savoir travailler avec les autres. Vous devez être capable de créer des réseaux de travail, car ils vous aideront à démarrer des projets.Enfin, il est important d’avoir des réseaux personnels de soutien, car la politique est très contradictoire. Lorsqu’on fait bien les choses, on est l’objet de critiques très dures, parfois injustes, et cela peut rendre vulnérable. Je dis toujours que les moments les plus tristes, ou les plus difficiles dans ma vie politique ont été lorsque j’ai compris que le fait d’être quelqu’un en politique signifie se faire des ennemis. Lors de ma première année au Congrès, en 2003, les médias nationaux ont déclaré que j’étais la meilleure parlementaire. J’étais très heureuse quand je me suis rendue à l’Assemblée législative ce jour-là, et je pensais que les autres parlementaires me féliciteraient.

Quand je suis arrivée, j’étais un peu tendue et un journaliste m’a demandé: “quel effet cela vous fait-il d’arriver en tête du classement?” J’ai répondu “c’est une grosse responsabilité.” Il m’a alors dit “êtes-vous consciente de ce qui va se passer maintenant? Il y a 57 membres au Congrès, hommes et femmes, au Costa Rica, et vous vous êtes faits 56 ennemis.” Je ne lui ai pas accordé d’attention particulière, mais quand j’ai pris place, l’atmosphère était extrêmement tendue. Personne, ou presque, ne m’a saluée, car je venais de faire une chose terrible: j’avais pris aux 56 autres parlementaires – ou du moins à 40 d’entre eux – la place qu’ils pensaient avoir mérité. En politique, chacun pense être le meilleur. Par conséquent, si l’on pense avoir une bonne raison de faire de la politique, il faut progresser. Je connais des politiciens issus d’autres partis qui ont énormément d’énergie, et qui m’ont dit que beaucoup pensent que j’ai fait de l’Assemblée législative un défilé de mode. C’est exactement le contraire de la réalité, mais ce genre de remarque peut vous discréditer totalement.

Dans cette logique de confrontation, plus vous devenez célèbre, plus on devient exigeant envers vous. Lorsque ma cote de popularité était au plus haut en 2005, une enquête a été publiée selon laquelle si je m’étais présentée à la présidence, j’aurais reçu 60% des voix, ce qui était absolument extraordinaire. Le même jour, j’étais l’objet d’une vague de critique de la part des membres de l’Assemblée législative. Les gens mentaient à mon sujet dans leurs discours, et je devais rester assise sans dire un mot. Je me suis demandé comment une chose aussi terrible pouvait se produire. Je dois avouer que j’ai pleuré à l’Assemblée, en présence de mon équipe. Je n’ai jamais pleuré en public, mais je savais que mon équipe me soutiendrait. Mon assistante, que j’adore, m’a consolée. Elle m’a appelée alors que j’écoutais les discours, pour détourner mon attention de ce qui se disait.

iKNOW Politics: Dans votre carrière, avez-vous jamais eu l’impression qu’il aurait été utile ou pratique de disposer d’un réseau d’informations et de connaissances comme iKNOW Politics? Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui envisagent de se lancer en politique, ou qui font déjà de la politique, mais n’ont pas accès à ces informations?

Ce genre de réseau est d’une importance fondamentale en politique. Pour faire les choses correctement, il faut sans cesse évoluer, et ne pas croire que l’on sait tout. Je pense que c’est la différence que nous apportons à la politique, en tant que femmes. Les hommes pensent souvent être préparés aux situations, alors que ce n’est pas le cas, la plupart du temps. Le défi consistant à accéder à l’information, à la partager et à observer comment les autres abordent les problèmes, est fondamental. J’ai personnellement beaucoup tiré parti de l’échange d’expériences. iKnow Politics est un réseau qui nous facilite la vie, car il nous donne la possibilité de tirer parti des différentes expériences de femmes confrontées quotidiennement aux difficultés de la vie publique et politique. Si nous voulons influencer le cours des choses, nous devons comprendre qu’il faut partager tous types d’expériences, aussi bien en ce qui concerne la manière de relever les défis en termes de financement et de substance, que la manière de gérer des problèmes personnels, quand nous nous sentons blessées.

iKNOW Politics: Pourriez-vous nous parler du référendum historique sur l’Accord de libre-échange (ALE) qui vient d’être soumis aux électeurs costariciens? Quel rôle les groupes politiques féminins ont-ils joué dans ce processus? Et quelles sont les incidences de l’Accord de libre-échange dans une perspective d’équité entre hommes et femmes?

Les femmes ont vraiment influencé le cours du référendum. Certaines femmes ont pris des initiatives qu’aucun homme n’aurait osé prendre, et qui ont changé l’ensemble de la présentation du référendum. Une des contributions les plus importantes est venue d’un groupe de femmes, les Femmes en blanc (Las Mujeres de Blanco), qui a procédé à une critique systématique de la Haute cour électorale. Ces femmes sont allées jusqu’à s’enchaîner devant la cour pour exiger des mesures. Les femmes des Comités patriotes (Comités Patrióticos) ont aussi joué un rôle majeur en créant une structure sociale pour les partisans du “non”. Les jeunes ont également été plus actifs qu’ils l’avaient été depuis des années au Costa Rica. Je pense que l’Accord de libre-échange fait partie d’un modèle de développement qui renforce le néolibéralisme et transforme les gens en consommateurs, comme si les personnes qui n’avaient pas la capacité de consommer n’étaient pas des personnes.

L’Accord de libre-échange aurait des conséquences nombreuses. En termes d’emploi et d’accès aux services publics, ses conséquences sur les femmes sont claires. Les femmes se voient assigner 90% des tâches liées à l’éducation des enfants, mais elles ne reçoivent pas ce que le gouvernement devrait leur offrir en contrepartie de cette responsabilité.Je suis présidente d’un parti politique qui s’oppos à l’Accord de libre-échange. C’est le parti d’opposition à l’Assemblée législative. L’Accord de libre-échange ne se réalisera pas tant que les Etats-Unis n’auront pas adopté des lois lui permettant d’entrer en vigueur. Je pense que nous sommes au début du processus. Le résultat du référendum (le “oui” l’a emporté) a été une victoire mineure pour le gouvernement, qui avait investi au moins 1000 fois plus que ceux d’entre nous qui ont soutenu le “non”, et bénéficiait du soutien de toutes les ressources publiques.

iKNOW Politics: En un mot, pensez-vous qu’il y a réellement une chance pour que le Costa Rica atteigne son objectif de parité en politique? Et dans l’affirmative, quelle serait l’incidence sur la région?

J’appartiens à un parti qui a intégré l’égalité entre hommes et femmes. Toutes nos listes de candidats présentent 50% d’hommes et 50% de femmes, et notre parti a compris que le 21ème siècle est un siècle d’égalité entre les sexes, un siècle où nous, les femmes, serons assises au même niveau et dans le même siège que les hommes, et utiliserons les mêmes outils. Je suis convaincue que dans peu de temps nous obtiendrons une réforme du Code électoral qui prévoira une proportion supérieure aux 40% dont les femmes disposent actuellement dans les différentes entités des partis politiques et les listes de candidats, et que nous atteindrons la parité. La Commission des affaires électorales a déjà approuvé une motion en faveur d’une grande réforme du code électoral. Je pense que le Costa Rica peut montrer aux autres pays ce que l’on peut obtenir en relevant ce défi. La société est composée d’hommes et de femmes, et ce sont les hommes et les femmes qui doivent définir le présent et l’avenir de chaque pays.

 

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