José Aquino

Français
Date de l'entretien: 
02/25/2008
Titre: 
juge de la Chambre administrative de l’Assemblée électorale centrale de la République Dominicaine

iKNOW Politics accorde son premier entretien à un homme, M. José Ángel Aquino, qui nous parle des problèmes de harcèlement politique, et fait des propositions pour améliorer le système de quotas et de financement politique. En outre, M. Aquino soumet des idées pour renforcer la participation politique des femmes et leur assurer le soutien des hommes.

iKNOW Politics: Dans quel contexte avez-vous commencé à vous intéresser à la participation politique des femmes? Cet intérêt a-t-il suscité une réaction commune, positive ou négative, de la part de vos collègues, femmes et hommes?

En 1988, j’ai participé à un concours lancé par le Centre d’étude de la République dominicaine intitulé «Action en faveur des femmes» qui portait sur le système pénitentiaire et la délinquance féminine. Bien que je ne puisse pas prétendre être féministe, je me suis toujours intéressé aux théories féministes, car j’ai étudié les principaux auteurs féminins des Etats-Unis et d’Amérique latine. À Saint Domingue, un quota de représentation politique des femmes a été approuvé en 1997 et appliqué pour la première fois en 1998. Je travaillais au Centre d’étude des genres et nous avons soumis un projet de recherche pour étudier l’effet du quota de femmes sur leur représentation politique.

L’analyse est allée au-delà de la revendication féministe traditionnelle pour une meilleure représentation, et visait aussi à examiner une question à laquelle je me suis consacré, celle du système électoral, et la manière dont les caractéristiques de ce système et les circonstances historiques peuvent favoriser ou pénaliser la représentation politique des femmes. Quand l’étude a été publiée, j’ai commencé à participer à des débats, en République dominicaine et dans d’autres pays d’Amérique latine. En 2007 nous avons produit une étude actualisée sur le système électoral et la représentation des femmes en Amérique latine. Dans l’élaboration de l’étude, j’ai eu quelques points de désaccords avec certaines chercheuses qui s’intéressaient davantage aux revendications et à la lutte féministes. Pour ma part, je m’intéressais essentiellement au système électoral.

Mon point de vue est peut-être plus masculin, mais j’ai le sentiment que les deux points de vue sont complémentaires. Dans mon pays, beaucoup de femmes mettent en cause le succès des quotas, en faisant valoir qu’ils devraient atteindre non pas 25% ou 33%, mais 50%. Elles estiment que le système est injuste car elles ont les moyens d’affronter la concurrence dans des conditions d’égalité. Certains hommes avancent le même argument. Je n’ai pas eu de divergences fondamentales avec mes collègues féminines, même s’il a pu y avoir des différences d’opinion sur les positions politiques.

Nous avons collaboré à l’occasion d’un incident survenu lors des dernières élections: 14 candidates ont été contraintes de démissionner pour cause de harcèlement politique, et ont été remplacées par 14 hommes. Quand cette situation a été découverte, l’organisation sociale Participation citoyenne, pour laquelle je travaillais avec d’autres groupes, l’a dénoncée. Toutefois, avant de le faire, nous avons eu un petit conflit avec les organisations féminines: les femmes ne comprenaient pas le problème. Le Secrétariat des femmes, comme d’autres organisations féminines, n’a pas accordé beaucoup d’importance à ce conflit, et n’en a vraiment pris conscience qu’après les élections.

iKNOW Politics: Notre premier débat virtuel sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes en politique se tiendra du 10 au 14 décembre 2007. Existe-t-il des normes ou des propositions pour légiférer dans ce domaine en République dominicaine? Certaines organisations se consacrent-elles systématiquement aux thèmes du harcèlement et de la violence à l’égard des femmes en politique?

Dans l’affaire dont j’ai parlé, l’instance électorale était le principal responsable. En remplaçant les femmes par des hommes, ces partis politiques violaient le quota minimum établi par la loi, et en renvoyant ces femmes, ils étaient dans l’illégalité. Cette instance électorale n’a pourtant pas assumé ses responsabilités. Ce n’était pas la première fois que ce genre d’incident survenait. En 1998, certains partis politiques avaient tenté une action semblable, mais à l’époque l’organe électoral avait assumé davantage ses responsabilités. Malheureusement, en 2006, quelques jours avant les élections, plus de 100 changements sont survenus, qui ont touché les femmes comme les hommes.

Le changement qui a le plus de rapport avec notre sujet a été le renvoi des législatrices. Dans le cas des hommes, la majorité d’entre eux étaient des représentants municipaux. Ces changements ont eu, à court terme, une incidence négative sur les partis politiques qui ont fait cette manœuvre, car les femmes renvoyées ont protesté et pour finir, ces partis ont perdu une grande partie de leurs positions. Le seul parti qui a respecté le quota de femmes s’est retrouvé dans la position la plus “avantageuse d’un point de vue politique”, ce qui contredit l’idée de base – qui persiste sans fondement empirique – selon laquelle les électeurs ne votent pas pour des femmes et les femmes “discréditent” les listes électorales. Lors des élections parlementaires de 2006, le parti qui avait le plus de femmes et qui a respecté le quota a remporté le vote des électeurs.

Le Forum des femmes en politique est une organisation importante qui rassemble les parlementaires et les représentants élus qui se consacrent à ce sujet. Il existe aussi des organisations sociales qui traitent ce thème dans le cadre d’une série de revendications féminines qui dépassent le domaine strictement politique et électoral.

iKNOW Politics: Quelle est la situation actuelle en République dominicaine concernant la participation politique des femmes, au niveau des partis politiques et au niveau du législatif et de l’exécutif ?

Nous n’avons pas rencontré le succès de l’Argentine, du Costa Rica, du Honduras et du Pérou en appliquant un quota pour les femmes, et cela pour diverses raisons. Certains pensent que le vote préférentiel en est la cause, mais je ne partage pas ce point de vue. Je pense que c’est dû au fait que nous avons progressivement réduit la taille des circonscriptions électorales, ce qui laisse moins de chances aux catégories sous-représentées, comme les femmes et les jeunes, de gagner. Au niveau municipal, nous avons eu plus de succès car les représentants des communautés acceptent le quota de 30% de femmes.

Au Sénat, il n’y a pas de quotas, et les femmes sont donc très peu représentées (à peine 6%). L’exécutif est la branche du pouvoir dans laquelle la représentation des femmes est la plus préoccupante, chaque gouvernement disposant de 2 ou 3 femmes ministres, généralement la Secrétaire chargée de l’éducation, la Secrétaire chargée des affaires féminines, et parfois la Secrétaire chargée de la santé publique. À de très rares occasions, une femme a été Secrétaire administrative de la présidence, l’équivalent de Chef de cabinet dans d’autres pays. Généralement, les membres du gouvernement, et les Secrétaires d’Etat et Vice secrétaires d’Etat sont des hommes.

iKNOW Politics: Vous avez étudié le thème des quotas sous différents angles. Quels sont vos autres projets et objectifs en ce qui concerne les lois dans ce domaine?

Dans un premier temps, nous allons devoir nous atteler à la réforme législative et améliorer le consensus politique. L’idée serait de faire passer le quota de 33% à 40%, comme au Costa Rica. Les quotas doivent s’appliquer dans tous les domaines: au Sénat, dans les syndicats, les municipalités, et dans l’exécutif. S’agissant de la réforme du système de représentation suggéré dans la constitution, si la proposition actuellement à l’étude est approuvée, on aurait un système mixte fondé sur des circonscriptions électorales au sein d’une grande liste nationale qui serait surveillée de manière précise.

Le seul modèle de ce type en Amérique latine – qui fonctionne assez bien – est celui de l’Argentine, car il suppose en principe le succès de chaque parti politique. Les quotas sont donc appliqués respectivement à chaque parti et chaque parti garantit une augmentation de la représentation des femmes. Au Costa Rica et au Honduras, le système de quotas a fonctionné, car les circonscriptions électorales sont plus grandes. Dans les circonscriptions électorales plus importantes, le fait de ne pas pouvoir ajouter de nouveaux noms sur les listes (listes bloquées) fonctionne très bien en faveur des quotas. Toutefois, quand la circonscription électorale est petite, s’il n’est pas garanti que les femmes occupent les premières positions – et s’il y a un système multipartite – la situation est encore différente.

Pour les hommes, le vote sera réparti entre trois ou quatre partis. S’il y a cinq parlementaires, quatre hommes seront inscrits sur la liste et une femme y figurera, mais généralement en deuxième ou troisième position. Au Pérou, l’expérience des listes de partis ouvertes a montré que les électeurs votent pour des femmes. Si des listes bloquées étaient mises en place, cela désavantagerait les femmes. Nous évaluons actuellement toutes ces expériences pour les étudier avec les législateurs et les femmes elles-mêmes, dans le cadre de la réforme qui aura lieu en 2008, l’année des élections présidentielles. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de consensus. Beaucoup de femmes pensent que c’est le vote préférentiel qui a pénalisé les candidates. Pourtant, notre expérience des élections de 1998 lors desquelles le système de listes bloquées a été utilisé a donné des résultats pires.

iKNOW Politics: Que pensez-vous du financement public et des mesures politiques visant à encourager les femmes à se lancer dans une carrière politique? Proposeriez-vous une mesure qui permettrait ce genre de financement dans certains cas? Connaissez-vous des expériences pertinentes dans la région?

Le sujet du financement public doit faire l’objet d’un débat. Nous avons toujours un système de clientélisme dans lequel les femmes ont plus de mal que les hommes à obtenir un soutien et un financement. Il y a des cas intéressants dans la région, comme celui du Panama où 10% du financement public est consacré au soutien de candidates. Il y a également le cas d’Haïti, où un soutien est accordé non seulement aux partis qui remplissent le quota de 30%, mais aussi au parti qui garantit que sur les 30% de candidates présentées, 20% seront élues. C’est là une mesure d’encouragement positive, car plus un parti présente de candidates, plus il est financé.

Ce système a commencé par une loi récente et n’a été appliqué que lors des élections de 2006. Il faudra généralement réglementer les campagnes électorales, afin de réduire les dépenses. Si les dépenses engagées dans les campagnes électorales diminuent, les majorités sous-représentées, c'est-à-dire, dans notre région et dans mon pays, essentiellement les jeunes et les femmes, en bénéficieront.

iKNOW Politics: D’après votre expérience, pensez-vous que le réseau en ligne est important pour les femmes qui font déjà de la politique ou qui veulent entrer en politique? Que pensez-vous de l’initiative d’iKNOW Politics?

Quand je me suis lancé dans des activités liées à la participation des femmes à la politique, l’une des principales sources sur laquelle j’ai pu m’appuyer a été l’Union interparlementaire, qui dispose d’informations en ligne à jour sur tous les parlements du monde. Je suis convaincu que les réseaux et les recherches en ligne offrent des avantages. En premier lieu, ils obligent les femmes politiques à s’intégrer au monde virtuel, et en cette ère technologique nous savons que le savoir, c’est le pouvoir, et dans la mesure où nous pouvons rendre ces informations largement disponibles, les femmes en bénéficient directement. Les femmes qui participent à ces réseaux ont accès aux informations et aux outils technologiques qui peuvent les aider à développer leurs compétences et à obtenir des formations, des financements, et surtout à élargir leur horizon en tirant parti des expériences positives en matière de participation politique. Les échanges qui ont lieu dans les réseaux en ligne, et en particulier dans le cadre de l’initiative d’iKNOW Politics initiative, sont essentiels.

iKNOW Politics: Quels conseils donneriez-vous aux femmes qui participent à la politique?

Elles doivent connaître le système électoral, les règles électorales, et c’est là un projet qu’elles ne sauraient déléguer. Les femmes elles-mêmes doivent connaître l’ensemble du système. Les statistiques électorales sont plus que de simples chiffres. Les femmes doivent aussi connaître leur circonscription. La logique concernant la taille d’une circonscription est simple: si une circonscription est petite, il y a moins de chances que les groupes sous-représentés soient élus.

La délimitation des circonscriptions est simple: plus une circonscription est réduite, moins il y a de chances qu’elle intègre les groupes sous-représentés. Ce fait a été démontré par des études menées pendant des décennies. Les femmes politiques doivent aussi participer à la vie de la société, et c’est pour cette raison que leurs débats doivent porter non pas sur la participation politique des femmes, mais plutôt sur l’égalité entre les hommes et les femmes, et l’égalité des chances. Ainsi, les préjugés cesseront. Il importe aussi qu’elles fassent participer des hommes à leurs campagnes et à leurs comités de financement.

iKNOW Politics: Par quels moyens pensez-vous que l’on puisse encourager les hommes à soutenir la participation des femmes à la politique?

En premier lieu, il faut souligner les succès remportés dans le domaine de la participation des femmes à la politique. Ces 50 dernières années, les femmes ont progressé dans ce domaine. Je suis optimiste, et je crois que beaucoup de thèmes qui auparavant ne figuraient pas à l’ordre du jour public, parlementaire ou gouvernemental ont été proposés et intégrés grâce à la plus grande participation des femmes au domaine politique. Parfois, on accuse les femmes d’insister sur les mêmes sujets, mais il faut comprendre que les thèmes de la famille et de la violence conjugale étaient autrefois méprisés par la sphère politique.

Si nous continuons à souligner les succès remportés par la participation des femmes, les hommes les soutiendront. Je ne crois pas que les hommes ne votent pas pour les femmes. Les études qui ont été faites dans mon pays montrent qu’en réalité, la majorité des hommes soutiennent les femmes, non pas parce que celles-ci sont plus honnêtes et sérieuses que les hommes, – je ne crois pas en ce type de préjugés - mais plutôt parce que, d’une manière plus générale, les femmes ont une vision politique différente. Certaines femmes ont eu des résultats très mauvais, tout comme certains hommes, mais dans l’ensemble, d’après mon expérience, la participation politique des femmes a été très bénéfique et leurs initiatives ont été très précieuses pour l’ensemble de la société. Les politiciens doivent passer des alliances, et les femmes doivent s’aligner sur les hommes à cet égard.

Plus de 50% de notre population est composée de femmes, et plus de 70% des étudiants d’université sont des femmes. Nous vivons à une époque où les femmes occupent une position de plus en plus dominante. Les politiciens ont besoin du vote des femmes ainsi que de leur soutien et de leurs connaissances. Je le répète, les candidates et ceux qui les soutiennent doivent insister sur les bénéfices de la participation politique des femmes. Les alliances relèvent uniquement d’une analyse de rapport coût/bénéfice. Si les politiciens tiennent compte des thèmes qui sont importants pour les femmes et s’ils s’emploient à promouvoir leur participation politique, ils en partageront aussi les bénéfices.

iKNOW Politics: Aimeriez-vous ajouter quelque chose?

Nous devons organiser davantage de réunions régionales qui peuvent servir d’espaces de discussion et d’échanges. En 2003, lors d’un événement en Amérique latine sur les défis posés à la participation politique des femmes, plusieurs des points positifs de leur participation ont aussi été relevés. Nous devons aussi consolider les recherches statistiques et électorales que les organisations comme IDEA et CAPEL soutiennent déjà. Le fait de créer des mécanismes de collaboration permanents, et surtout de renforcer les instances électorales dans les différents pays suppose la mise en place de programmes de soutien permanents en faveur des femmes. Au sein du Tribunal électoral, nous nous employons à promouvoir la création d’un programme d’encadrement politique permanent pour les femmes, qui permettra d’organiser des réunions sur le développement des compétences, la promotion et la formation.

 

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